Pourquoi diffuser les connaissances ?

 

Dans l'idéal

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L’accès aux connaissances scientifiques est un enjeu qui dépasse, et de loin, celui d'un vote éclairé lors d’un référendum, au demeurant improbable, sur le réchauffement climatique ou les organismes génétiquement modifiés. L’accès à la connaissance scientifique, et plus largement à la culture, conditionne la possibilité d'une analyse rationnelle des informations nécessaires à nos actions quotidiennes comme à la construction de nos modes de pensée. La connaissance scientifique est un des noyaux possible du monde de la culture et des idées ; elle repose sur un principe plein de bon sens : la méthode scientifique. Son champ d'application est celui des observations collectives et sa tâche historique est de proposer, à un moment donné, une explication du monde qui nous entoure. Sa plus remarquable caractéristique est qu’elle est, par nature, en discussion permanente : tout le monde, vous, nous, peut proposer une meilleure explication, étayée, d’un phénomène donné. Si d’aventures votre nouvelle théorie permet une explication plus vraisemblable du monde et requiert moins de forces mystiques ou simplement inconnues pour l'expliquer, votre théorie l’emportera. Ironiquement, la raison d’être de ce nouveau jalon scientifique est d’être dépassé. D’être discuté et remis en cause jusqu’à l’obtention d’un meilleur modèle du monde.

La tête dans les étoiles et les pieds sur terre

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Prenons un exemple innocent d'application de la méthode scientifique : l’astrologie. Ne pas confondre avec l’astronomie, d’apparence plus carrée mais en fait bien plus vertigineuse. L’astrologie n’est pas, en soi, à rejeter en bloc : pourquoi pas une influence gravitationnelle des planètes sur notre caractère profond et sur le travail/famille/santé du programme télé ? Reste simplement à le prouver. S’il s’agit d’influence gravitationnelle (quoi d’autre ?), sur notre existence, alors le bon vieux Newton nous apprend qu’il vaut mieux s’intéresser aux trajectoires des satellites et des avions, qu’à celles de cailloux et de boules de gaz certes plus massifs mais bien plus lointainesi. L’évolution des connaissances scientifiques, notamment dans le domaine de l’astronomie, a démontré sur tous les plans possibles le boulevard d’incompatibilités entre les causes astrologiques proposées et leurs conséquences présumées. La méthode scientifique permet, ici comme ailleurs, de séparer le grain de l'ivraie parmi l'ensemble des explications du monde en concurrence. L'arbitrage rationnel doit rester serein et beau joueur : il ne s’agit pas de brûler sur un bûcher public les amateurs de l’horoscope du jour mais de reconnaitre que le tenir pour ce qu'il est, une fable quotidienne, libère notre libre arbitre, individuel comme collectif. L'histoire de la science est l'histoire des défaites de l'irrationalismeii. La science est, de part ses modalités de construction, une œuvre profondément collective. De part sa nature immatérielle, elle gagne à être partagée : sa diffusion ne lèse personne, au contraire, elle profite à tous. Quels sont aujourd'hui les enjeux de l'accès aux connaissances, notamment scientifiques ?

L'argument à courte vue des technosciences

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Lorsqu’elle est appliquée, la science touche la plupart des débats de société actuels : OGMs, nanotechnologies, cellules souches, maladies orphelines, d'Alzheimer et autres saloperies, réchauffement climatique, biodiversité et bons baisers de Mars. Pour les citoyens du monde, au moins ceux qui ne meurent pas de faim, apparaît alors une question existentielle : comment rêver d’une citoyenneté critique et épanouie, sans posséder les clés pour décrypter les sujets d'actualité ? L’accès à la connaissance, tout au long de la vie, décliné dans le plus grand nombre de formes possible, est nécessaire et doit être largement amélioré pour que chacun puisse avoir le moyen de se forger un avis éclairé, fût-il élémentaire. Or, la présentation de ces enjeux est souvent simplifiée à l’extrême, tronquée, survendue, y compris dans les plus influents médias dont la stature permettrait pourtant d'en faire de présentables universités populaires. L’enjeu est pourtant de taille : que toutes les décisions individuelles et collectives susceptibles d’être prises en démocratie soient les moins pires, voire les meilleures, et a minima débarrassées des croyances. Cela implique de développer, individuellement et collectivement, l’accès à l’information, pour ne pas laisser seuls à la table des négociations de l’ordre du monde, intérêts privés, académies scientifiques crispées et élites décisionnelles mal informées.

La curiosité n’a rien d’un vilain défaut

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Mais ne nous y trompons pas, l’enjeu de l’accès à la connaissance dépasse allégrement le « pour ou contre » technologique comme le tronc commun de ce « qu'il faudrait savoir ». La démarche d’acquisition de connaissances plus complètes sur le monde est l'une des principales sources de bonheur de notre condition de singes savants. C'est tout le contraire d’un désenchantement du monde : le scientifique et le poète peuvent passionnément se comprendre et s'aimer ! Comprendre le monde qui nous entoure, c’est admirer le mouvement des aiguilles d’une montre, puis décider de l’ouvrir. De l’infiniment grand à l’infiniment petit, les connaissances scientifiques et leur diffusion ne font que développer le champ des possibles de notre pensée créatrice, scientifique comme artistique et font de nous des êtres libres, capables de considérer, quand cela est nécessaire, le monde débarrassé de ses mythes. Au-delà des questions de société, le véritable enjeu émancipateur est le plaisir de connaître et de remettre en question. Pouvoir se faire un avis personnel sur un sujet donné et simplement épancher sa curiosité, pourraient être considérés dans le millénaire qui s'ouvre comme des droits individuels. Mais restons pragmatiques devant ces idéaux : si l'accès aux connaissances doit être collectivement organisé, qu'y gagne l'individu ?

L’intérêt individuel de l'action

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Que les chercheurs, professionnels de la production de nouvelles connaissances, soient directement impliqués dans cette diffusion, ou que d’autres maillons tout aussi essentiels : journalistes, médiateurs scientifiques, etc. soient de la partie, l’expérience qu’en retirent celles et ceux qui s’y essaient est indéniable. De plus, il n'y a pas de raison objective d'être timide devant cette tâche, nous sommes tous des vulgarisateurs nés : moyennant quelques efforts et adaptations, vous pouvez déjà échanger sur n'importe quel sujet technique que vous maitrisez avec votre amant, votre tata ou votre cousine de sept ans. L'art de la vulgarisation est dans l'estompe : il s'agit moins de réduire une idée à ses grands traits que d'en savoir garder l'essence et le contexte. Savoir identifier ce message, et le communiquer efficacement, c'est à dire en suscitant son appropriation et en assistant la naissance des débats associés, nécessite d’abord d'organiser clairement ses propres idées. Outre le plaisir intrinsèque de transmettre, l’exercice permet de réfléchir sous un angle nouveau, en reconstruisant ses propres schémas mentaux. Pour nous, doctorants et chercheurs, c’est aussi la concrétisation d'une dimension collective à nos propres intérêts de recherche.

Les moyens collectifs de l'action

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Pour s'essayer à la diffusion des connaissances et la pratiquer, plusieurs options : créer un nouveau terrain de jeu ou choisir un dispositif existant. Il peut s’agir de rédiger un article de vulgarisation scientifique, de concevoir une exposition grand public, de créer une émission de radio, d’alimenter un blog, de monter une pièce de théâtre scientifique ou encore de réaliser un film documentaire. Les supports de diffusion ne manquent pas et leurs seules limites sont celles de votre imaginationiii. Quel que soit le mode de diffusion que vous choisissez, c’est tout un ensemble de compétences et de connaissances techniques et pratiques que vous allez acquérir. Ainsi, si vous choisissez la voie écrite, au sein d’un collectif, vous allez par exemple apprendre à rédiger un article dans les règles de l’art, voire construire, éditer et publier un journal de A à Z. Si vous préférez la transmission orale, préparez vous à devenir des experts du studio d’enregistrement ou à développer vos capacités à vous exprimer devant une salle comble. Et parce qu’à plusieurs, l'expérience est toujours plus enrichissante, vous bénéficierez ainsi des conseils avisés de celles et ceux qui auront déjà affrontés les mêmes écueils que vous. La confrontation des points de vues et la mutualisation des compétences enrichiront votre projet et vous formeront au travail collaboratif. Autrement dit, la vulgarisation, et plus largement l'engagement, créent des relations de socialisation, internes comme externes, tout comme des savoirs faires : rédaction, communication, collaboration, etc. C'est une école permanente, délicieusement complémentaire des parcours universitaires et dont vous définissez vous-même le programme et le planning.

Pourquoi agir ?

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De la même manière qu’il est stupide de s’intéresser à ce qu’un employé coûte plutôt qu’à ce qu’il rapporte, il conviendrait d'intégrer honnêtement les avantages individuels et collectifs liés à la diffusion des connaissances. L'idée que les chercheurs qui vulgarisent n'ont rien de mieux à chercher que l'attention d'un public de non-scientifiques flotte toujours dans l'air. N'en déplaise aux rabats-joies, et pour quantifier le discours qui précède, un chercheur qui vulgarise est un chercheur qui publie plusiv. Bon pour les labos, bon pour la société pourvu qu'on la rêve ouverte et bien informée, qu'attendons-nous pour inciter sérieusement les chercheurs à vulgariser ? Les crises économiques mondiales, les politiques européennes d'enseignement et de recherche fluctuantes, et la restructuration nationale de l'Université sur l'autel myope de l'excellence consomment le schisme entre économie du savoir et société de la connaissance. Deux modèles de développement qui n'ont pas grand chose en commun et ne sont, de fait, guère interchangeables. Pour un monde éclairé, instruit et ouvert à l'échange, il n'y a heureusement pas besoin d'attendre de grandes décisions politiques ; les possibilités d'action individuelle et collective sont à portée de main. Et qu'attendre pour en imaginer de nouvelles ?

Vincent Bonhomme, François Pacaud, Hannah Robin
Plume! réseau national de vulgarisation scientifique

i http://fr.wikipedia.org/wiki/Jumbologie
ii Paul Feyerabend. Contre la méthode, Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance (1975), Paris, Éd. Seuil (1979), coll. "Points sciences", 1988, 349 p. pour la traduction française.
iii http://www.animafac.net/s-engager-pour-la-diffusion-des-savoirs/
iv Pablo Jensen, Jean-Baptiste Rouquier, Pablo Kreimer et Yves Croissant. Scientists who engage with society perform better academically Science and Public Policy (2008) 35(7): 527-541.

Le guide "S'engager pour la diffusion des savoirs"

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